Bouleversant éloge de l’amour absolu
- Emerick Gally d'Hybouville

- 3 janv.
- 3 min de lecture
Des amants de Daniel Arsand m’a profondément marqué par son romantisme porté jusqu’à l’extrême. J’avais en tête le décalage entre la première moitié du XVIIIᵉ siècle et celle qui suit 1775, ce moment des Lumières tardives où une forme de tolérance commence à se frayer un chemin pour les amours qui sortent des normes. Arsand, lui, choisit la fatalité. Il décrit l’inéluctable, sans échappatoire possible, tout en donnant à voir un amour pur, total, incandescent.

Ce feu qui punit, je le lis autrement. Non comme une destruction, mais comme une épreuve de pureté. Sébastien et Balthazar me semblent intacts au-delà des corps meurtris. Des êtres presque angéliques, que le feu ne peut atteindre là où ils sont essentiels. La société versaillaise brise les chairs, mais elle échoue à atteindre les âmes. Et c’est là, me semble-t-il, la véritable victoire de cet amour.
Si ce texte m’a tant marqué, c’est aussi par sa langue : une écriture limpide, tendue, d’une énergie sèche, qui raconte sans fioriture un amour absolu. Rien n’est décoratif, rien n’est complaisant. Arsand ne cherche pas à attendrir : il affirme. Et cette sobriété confère à la passion une force rare, presque insoutenable.
La lecture de Des amants m’a également frappé par contraste avec l’univers des Lumières Monarchiques. Chez Daniel Arsand, nous sommes encore dans un monde où l’amour hors normes n’a pas d’espace social pour exister. La fatalité y domine tout : aimer, c’est déjà être condamné. Sébastien et Balthazar n’ont ni les appuis, ni la marge de manœuvre, ni le temps historique nécessaires pour reprendre la maîtrise de leur destin.

À l’inverse, les Lumières Monarchiques s’inscrivent dans un moment charnière, après 1775, lorsque quelque chose commence à se fissurer. La tolérance n’est pas encore un droit, mais elle devient une possibilité. Pierre et Robin incarnent précisément cela : des hommes plus entreprenants, socialement entourés, protégés par des réseaux, capables de faire des choix et d’en assumer les conséquences. Leur amour n’est pas nié ; il est vécu dans une relative maîtrise, parce que le monde autour d’eux commence, timidement, à l’autoriser.
Ce basculement, Arsand le fait sentir avec une grande justesse à travers le personnage de la princesse de Créon. Sa lucidité tardive est bouleversante. Lors de l’incarcération de son fils, elle comprend qu’elle n’a pas été assez maîtresse du destin, qu’elle n’a pas osé affirmer ses choix. Elle va jusqu’à regretter de ne pas avoir quitté la France, de ne pas être partie au Canada avec les deux amants. Ce regret n’est pas seulement maternel : il est historique. Il dit ce moment précis où une décision aurait peut-être été possible, mais où la société n’était pas encore prête à la soutenir.
C’est là que les deux œuvres dialoguent profondément. Des amants raconte un amour absolu dans un monde qui le condamne sans appel. Les Lumières Monarchiques racontent un monde qui commence, lentement, à offrir des interstices de liberté. Non pas l’égalité, non pas la reconnaissance pleine et entière, mais la possibilité de vivre, de choisir, de tenir.
Et c’est peut-être cela qui rend le roman d’Arsand si brûlant : il montre ce qui arrive lorsque l’amour est en avance sur son siècle. Là où Pierre et Robin peuvent encore agir, Sébastien et Balthazar ne peuvent qu’aimer jusqu’au bout et brûler — non parce que leur amour serait impur, mais parce qu’il est trop pur pour le monde qui les entoure.
1749, 1778, aujourd’hui ; ici, là-bas…L’histoire de ces amours hors normes demeure, hélas, une question toujours vive.



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