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Faut-il vraiment débattre de l’IA ? Réflexions lucides sur un outil déjà parmi nous

Alors que je suis invité à interviewer un spécialiste de l’intelligence artificielle lors d’un colloque consacré à son intégration dans le monde éducatif, un sentiment paradoxal me traverse. D’un côté, je mesure l’ampleur des bouleversements en cours. De l’autre, je me demande si ce genre de débat n’est pas déjà dépassé. L’IA n’est plus un sujet de prospective. Elle est là. Elle fait déjà société.


L’IA est déjà une réalité sociale et cognitive

Selon les dernières estimations (2025), environ 378 millions de personnes dans le monde utilisent activement des outils d’IA. Si l’on prend en compte les usages indirects (via moteurs de recherche, plateformes sociales, GPS, chatbots, assistants vocaux...), près de 90 % de la population mondiale y est désormais confrontée, volontairement ou non.

Dans l’enseignement, les chiffres sont encore plus frappants : 92 % des étudiants utilisent aujourd’hui l’intelligence artificielle générative (ChatGPT, Copilot, Gemini...) dans le cadre de leurs études. Ce chiffre dépasse les 95 % dans certaines universités nord-américaines. L’IA est donc déjà un vecteur d’apprentissage massif, même si elle n’est pas encore pleinement intégrée dans les programmes scolaires ou les cadres pédagogiques.


Une innovation parmi d’autres, mais profondément transformatrice

L’IA n’est pas une rupture absolue. Comme l’a théorisé Joseph Schumpeter, chaque innovation majeure détruit des routines, bouleverse des métiers, mais crée aussi de nouvelles opportunités. L’électricité, l’automobile, l’ordinateur, Internet, le smartphone… Tous ont suscité des craintes avant de devenir des évidences. Il en ira probablement de même pour l’IA.

Ce qui change, c’est la vitesse et la profondeur de l’intégration. En à peine deux ans, les IA génératives sont passées de curiosités techniques à compagnons de réflexion, d’écriture et de travail. À ce titre, elles sont déjà comparables à une « électricité cognitive » : invisibles mais omniprésentes, puissantes mais malléables.


L’enseignant face à l’IA : concurrencé ? Non. Redéfini.

Je pourrais me sentir concurrencé. Après tout, que suis-je, moi l’enseignant, face à une machine capable de synthétiser un article scientifique, de corriger une dissertation, de proposer des plans de cours ou d’expliquer la relativité générale à un élève de sixième ? Mais cette concurrence est illusoire. L’IA ne remplace pas l’intelligence humaine ; elle l’augmente, à condition de bien l’utiliser.

Questionner une IA n’est jamais neutre : cela suppose de savoir ce que l’on cherche, de formuler clairement une demande, de trier les résultats, de vérifier les sources, de nuancer les réponses. Autrement dit, plus que jamais, l’élève (et le citoyen) a besoin d’un guide. C’est là que l’enseignant prend toute sa place. Non plus comme transmetteur exclusif du savoir, mais comme médiateur critique, accompagnateur éthique et formateur à l’autonomie intellectuelle.


Des usages concrets et déjà transformateurs

Prenons quelques exemples concrets, qui illustrent comment l’IA peut être un levier éducatif :

  • Dans certains lycées agricoles, des enseignants utilisent ChatGPT pour aider les élèves à reformuler des consignes techniques, ou à résumer des fiches de sécurité. Le gain en compréhension est notable chez des publics parfois éloignés des pratiques scolaires classiques.

  • Dans l’enseignement supérieur, des étudiants en BTS utilisent Copilot pour automatiser des tâches de gestion ou simuler des calculs économiques, ce qui libère du temps pour l’analyse ou la réflexion stratégique.

  • Des enseignants de lettres ou d’histoire demandent à leurs élèves de confronter les réponses de ChatGPT avec des ouvrages de référence, afin d’initier un travail de vérification, de hiérarchisation des sources, voire de critique des biais.

Ces usages ne sont pas anecdotiques : ils montrent que l’IA peut être un outil de démocratisation du savoir, si elle est encadrée, pensée, et intégrée dans une démarche éducative exigeante.


Un rempart (partiel) contre les fake news ?

Autre point peu souligné : l’IA peut contribuer à limiter la diffusion des fake news, à condition d’être utilisée de manière responsable. Certes, elle peut inventer des sources ou colporter des erreurs. Mais elle est aussi capable d’identifier des incohérences, de citer des sources fiables, de proposer des mises en perspective historiques ou scientifiques. Pour des jeunes perdus dans un océan d’informations douteuses, l’IA peut jouer un rôle de filtre, voire d’éveil à l’esprit critique.


Et si le vrai débat était ailleurs ?

Cela dit, un doute me revient : n’y a-t-il pas des sujets plus urgents ?La guerre frappe aux portes de l’Europe. Le dérèglement climatique s’accélère. La biodiversité s’effondre. Dans ce contexte, focaliser l’attention sur l’IA peut sembler hors sol, presque indécent.

Mais peut-être que l’enjeu est justement là : mettre l’intelligence artificielle au service de ces causes fondamentales. Utiliser ses capacités pour modéliser le climat, diagnostiquer les crises, imaginer de nouvelles formes d’éducation citoyenne, promouvoir l’engagement… L’IA n’est ni bonne ni mauvaise en soi. Tout dépend du projet humain dans lequel elle s’inscrit.


Conclusion : une IA à hauteur d’homme

Comme l’a si bien écrit Cicéron dans De Officiis :« Non enim satis est sapientiam adipisci, sed uti oportet. »« Ce n’est pas assez de posséder la sagesse, encore faut-il savoir l’utiliser. »

Cette maxime vieille de plus de deux mille ans résonne aujourd’hui avec une acuité particulière. L’intelligence artificielle, comme toutes les grandes innovations techniques de l’histoire humaine : l’imprimerie, l’électricité, l’automobile, Internet, le smartphone, bouleverse nos habitudes, nos repères et nos manières d’apprendre. Elle est un outil, puissant et ambigu, à la fois fascinant et exigeant.

Elle n’éduque pas à notre place. Elle n’enseigne ni la rigueur intellectuelle, ni la sensibilité, ni le discernement. Mais entre des mains responsables et lucides, elle peut servir le progrès, soutenir la transmission, renforcer l’esprit critique et lutter contre la désinformation.

D’ailleurs, au-delà de l’école, l’IA se déploie déjà dans des champs vitaux : en Ukraine, elle soutient l’effort de défense face à l’agression russe, notamment par l’analyse prédictive des mouvements ennemis ou la gestion des stocks logistiques ; dans les zones menacées par la sécheresse, elle optimise la distribution de l’eau ; dans l’agriculture, elle permet d’ajuster les semis, de préserver les sols, de rationaliser les ressources. Autant d’exemples qui montrent qu’une puissance technique peut être mise au service de finalités profondément humanistes.

Il n’est donc pas tant question de savoir si l’IA a sa place dans l’école ou dans la société, elle y est déjà, mais de réfléchir à la manière dont nous voulons l’utiliser. Comme toute conquête technique, elle nous oblige à exercer notre liberté avec discernement. À faire preuve, en somme, de sagesse… et à l’employer.


 
 
 

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