Les mots d’une trajectoire
- Emerick Gally d'Hybouville

- 10 févr. 2024
- 3 min de lecture
Dernière mise à jour : 6 janv.
Parler de soi est toujours un exercice d’équilibriste. Trop dire, c’est trahir. Trop taire, c’est tricher. J’ai longtemps cru, à la suite de Cicéron, qu’un jardin secret devait rester soigneusement clos pour préserver l’équilibre entre la vie publique et l’intime. Je le crois encore. Mais avec les années, j’ai compris qu’un auteur ne peut totalement se dissimuler : il laisse toujours passer quelque chose de lui entre les lignes.

Je suis né au cœur de la Comté, de parents jurassien et normand, dans une époque traversée par des courants contradictoires — idéalisme hippie, fulgurances punk, désirs de rupture. J’ai grandi entre le Pays de Caux et le Pays Dolois, dans une enfance où la curiosité était encouragée, presque exigée. Issu d’une lignée normande attachée à la morale, à l’engagement et au sens du devoir, j’ai très tôt appris qu’on ne se construit pas seul, et que la liberté n’existe qu’adossée à des responsabilités.
Ma formation s’est faite par strates : scoutisme, arts graphiques, management, armée. Autant de mondes différents, parfois opposés, mais qui ont forgé chez moi une même conviction : comprendre les hommes exige de les observer dans l’effort, la création, le doute et l’action. L’Armée de Terre, en particulier, m’a enseigné la rigueur, la fraternité concrète, et cette vérité simple : on ne tient que par les autres.
J’ai longtemps été un voyageur. L’Afrique, le Canada, l’Europe du Sud et du Nord ont nourri mon regard. Certaines villes — Barcelone, Berlin, Vancouver, Rome, Dakar, Florence, Rouen — m’ont appris que les lieux ont une âme, et que l’on se transforme au contact de leur rythme, de leur nuit, de leur lumière. J’ai vécu intensément, sans excès destructeurs mais sans prudence excessive non plus. Entre quinze et trente ans, j’ai été ce que je devais être : curieux, épicurien, attentif. Observer avant de juger. Expérimenter sans se perdre. Jouir avidement des instants, sans jamais trahir la confiance de l’autre.
Puis il y a eu l’ancrage. Une rencontre. Un foyer. La nécessité de ralentir sans renoncer.
Le travail a toujours occupé une place centrale dans ma vie, non comme une fin mais comme un outil de construction personnelle et collective. J’ai entrepris, dirigé, créé — parfois avec succès, parfois au prix de désillusions profondes. Certaines expériences professionnelles m’ont appris plus que toutes les réussites : elles m’ont contraint à me redéfinir, à me délester de ce qui ne m’appartenait plus, à comprendre que l’utilité sociale ne se mesure ni au pouvoir ni au chiffre, mais à la capacité de transmettre du sens.
C’est ainsi que l’enseignement supérieur s’est imposé comme une évidence. Enseigner la sociologie, l’économie, le management, c’est accepter le temps long. C’est semer sans savoir exactement quand ni comment cela germera. Cette posture irrigue désormais mon écriture : plus posée, plus réflexive, parfois plus grave, mais aussi plus libre.
Écrire m’accompagne depuis l’adolescence. À quatorze ans, déjà, je noircissais des pages à l’abri de la bibliothèque de mon collège, fuyant la cour plus que le monde. L’écriture fut d’abord un refuge, puis un outil d’exploration, enfin une nécessité. Elle est ce lieu où je rassemble ce qui, ailleurs, demeure fragmenté.
Les Lumières Monarchiques sont nées d’une lettre retrouvée, datée de 1777, et du destin oublié d’un ancêtre condamné par la Royale. De cette enquête est née une saga de cape et d’épée, mais surtout une réflexion sur un XVIIIᵉ siècle au bord de la rupture, sur les idéaux, les contradictions et les fraternités possibles. Cette saga demeure un socle fondamental de mon travail.
Mais aujourd’hui, mon écriture va au-delà. Avec Les Veilleurs de la fin, et les projets en cours, je m’attache davantage aux zones de bascule, aux personnages confrontés à l’effondrement d’un monde, aux silences, aux renoncements, à ce que l’on transmet quand tout vacille. L’Histoire reste présente, mais comme un miroir tendu à nos inquiétudes contemporaines.
J’écris pour ceux qui ont grandi sans renoncer à leur sensibilité. Pour des lecteurs qui savent que l’aventure n’est pas toujours spectaculaire, mais souvent intérieure. Pour celles et ceux qui cherchent, à travers la fiction, non des certitudes, mais des points d’appui.
Aujourd’hui, je vis entre la Normandie et la Comté. Les galops sur la plage, le feu que l’on allume, un verre partagé, le piano de mon fils, le silence d’un bureau à la nuit tombée composent un art de vivre simple et assumé. Les cheveux grisonnent, les certitudes se raréfient, mais l’essentiel demeure : apprendre, transmettre, écrire, et rester attentif au monde.
Vieillir, je le crois désormais, n’est pas un renoncement. C’est une liberté.



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